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Un accident, un retour douloureux dans l’entreprise
En 2004 je travaille dans une grande entreprise informatique, comme responsable d’une catégorie de services (infogérance) pour le sud-est de la France. Mes clients sont les 100 plus importants de la société. Je ne compte pas mon temps et suis très impliquée dans différentes équipes-projets. J’ai une forte reconnaissance d’un travail qui me satisfait pleinement.
Je suis alors victime d’un grave accident de la route : ma voiture fait trois tonneaux sur l’autoroute, provoquant un grave traumatisme. Un arrêt de travail d’un mois et demi est décidé, et cette situation nouvelle constitue pour moi un vrai tremblement de terre : ce qui faisait l’essentiel de ma vie, mon travail, n’existe plus et je me retrouve seule face à moi-même.
Tant que je suis à l’hôpital, je ne prends pas véritablement conscience de mon état : extérieurement, le seul élément visible est le port d’une minerve, ce qui n’est pas très inquiétant. Mais dès que je mets le pied à l’extérieur, je me rends compte de mon extrême fatigue, de ma fragilité et de ma vulnérabilité. Mes capacités intellectuelles antérieures ne sont plus là : je m’en inquiète, car mon obsession est de perdre mon emploi. Je veux retravailler le plus rapidement possible.
Cela prime sur tout le reste : je ne suis pas morte, donc je peux retravailler comme avant. Je demande à mon médecin une reprise de travail normale à plein temps. Mais ça ne se passe pas comme prévu. Après trois jours de travail, j’ai l’impression d’être dans un grand, très grand stress et je craque lors d’une formation dans laquelle je ne suis qu’observatrice, devant la dispenser moi-même peu de temps après. Je ne comprends pas tous les mots : j’ai l’impression d’avoir perdu un morceau de mon cerveau. Le médecin du travail et la DRH me proposent un mi-temps thérapeutique révisable tous les 15 jours.
Je suis reçue chaque semaine par le médecin du travail qui fait un point avec moi et mon entreprise. Le service Ressources humaines prend en compte ma fragilité du moment et propose de me suivre au jour le jour. Je me sens très mal, très diminuée, sur tous les plans. Mon château s’écroule : j’ai consacré ces 12 dernières années à ma seule carrière professionnelle et d’un seul coup tout se met au ralenti. Qui suis-je ? Que fais-je de ma vie ? Tout ça pour ça ? En rupture de couple et pas d’enfants !
Finalement, le mi-temps thérapeutique va se prolonger quatre mois durant lesquels je travaille en demi-journée, à ma convenance. L’entreprise me fait confiance pour adapter mon planning en fonction de ma fatigue, des besoins de mes collaborateurs et surtout des clients. Je me sens écoutée et entendue. Mai j’ai du mal à accepter ce mi-temps thérapeutique : que va-t-on penser de moi ? Pourra-t-on me confier à nouveau des fonctions à responsabilités ? C’est douloureux. Je commence à prendre pleinement conscience de ma fragilité. Inconsciemment, je souffre de l’estime de moi et de mon identité dans l’entreprise : je ne suis plus la manager dynamique super disponible que j’étais et que j’estimais.
Une fragilité peu à peu acceptée.
Compte tenu de ma fragilité, l’entreprise doit revoir son organisation : je dois déléguer une partie de mes tâches et de mes compétences et partager beaucoup d’informations pour que le développement de cette ligne de service se fasse convenablement. Mon poste est doublé avec l’appui d’une autre région. Des frais de déplacements sont budgétisés pour faire éventuellement intervenir un collègue. Pourtant, cette adaptation organisationnelle nécessaire fait grandir mon stress : j’ai peur de perdre ma fonction au bénéfice d’un autre.
Sur le plan du travail, ce binôme est en fait peu efficace, car les interventions sont trop ponctuelles et la maîtrise du sujet insuffisante sur des projets qui se développent sur le long terme. La soudaineté et l’imprévisibilité de l’accident rendent impossible une anticipation.
Mais je deviens progressivement capable d’exprimer mes limites et mes besoins du moment pour intervenir en clientèle. C’est une grande première. Je suis entendue. Les rendez-vous sont pris en fonction de mes possibilités horaires. Certainsde mes collaborateurs ne sont pas contents, mais je suis soutenue par la DRH. J’interviens en clientèle avec la minerve, ce qui n’est pas sans effet. Un nouveau cadre est posé à chaque fois avec le risque pour moi de faiblir physiquement (coup de fatigue possible) mais également une élocution parfois trouble (mots inventés, erreurs ou inversions de chiffres).
La direction ne décide pas de me remplacer. Ouf ! ça va encore aller. Mon stress est là mais tout n’est pas perdu.
Je constate que ma présence modifie profondément le comportement de l’équipe projet chez le client : beaucoup moins dans la force, le contrôle et le combat, plus dans le silence et l’écoute… Le bruit m’est encore très insupportable et j’ose intervenir sur ce sujet. Je constate aussi que mon regard sur les autres se modifie : je comprends mieux les personnes qui avancent lentement sur les projets, qui réfléchissent doucement et parlent très bas. Avant, je ne pouvais pas les supporter. J’accède à une grande tolérance, à des relations plus profondes et humaines complètement insoupçonnées pour moi dans le monde de l’entreprise auparavant.
On me dit : « Pour la première fois, tu es devenue accessible, présente ; maintenant, quand on te parle, tu es là ; avant, tu étais déjà dans le couloir ».
Une fragilité gérée qui fait changer l’entreprise
Des salariés constatent que l’entreprise a été capable de prendre en compte et de gérer mes capacités de travail réduites. Ils osent s’exprimer sur les difficultés qui les concernent eux-mêmes. Un manager habitant à Marseille et travaillant à Lyon parle de la maladie grave de sa femme. Il demande un rapprochement de sa famille sur un nouveau poste et moins de responsabilité. Une personne qui a subi une opération chirurgicale et ne peut pas conduire pour se rendre à l’entreprise pendant trois mois demande de l’aide. L’entreprise accepte un travail à domicile avec ordinateur en réseau et l’aménagement ergonomique de son poste de travail. A son retour, son poste est doublé afin de lui éviter une trop grande pression. Différentes personnes que je rencontre au café osent aller voir la DRH et exprimer des demandes personnelles liées à des fragilités passagères.
D’autres mi-temps thérapeutiques se mettent en placepour d’autres personnes qui osent exprimer leurs fragilités. Une personne atteinte d’un cancer exprime l’importance pour elle de ne pas se couper du monde du travail ; l’entreprise accepte qu’elle travaille régulièrement chez elle à mi-temps. Ce lien avec l’entreprise lui donne l’énergie pour traverser cette épreuve.
Au-delà de cette capacité nouvelle des salariés à exprimer leurs fragilités et les attentes qui en découlent, au-delà de la capacité nouvelle de l’entreprise à inventer des manières d’y répondre, mon expérience a des effets plus globaux : une meilleure prise en compte des capacités réelles de travail dans la négociation des contrats avec les clients, et une prise de distance et de hauteur de moi-même et de l’ensemble de l’équipe projet. Les compétences deviennent les pierres angulaires du projet.
Un tournant dans ma vie professionnelle et personnelle
Un an plus tard, lors d’un séminaire important avec la Direction générale, je me surprends à parler avec sincérité, avec mon cœur. Je prends des risques en critiquant telle ou telle direction stratégique. Je me dis que je vais sûrement payer la facture. Au contraire de cela, quelques mois après, on me propose de rejoindre la Direction ressources humaines pour accompagner des managers dans des fonctions de coach. C’était quelque chose que je souhaitais depuis plusieurs années.
L’épreuve de santé due à l’accident, ce passage, m’a permis de rentrer dans le monde de l’humain. De différentes façons, on a su me le dire et l’entreprise a su le percevoir et en tirer parti. D’avoir touché ma vulnérabilité, ma fragilité a pris une place grandissante chez moi. C’est devenu d’une certaine manière une vocation, aussi bien sur le plan professionnel qu’associatif : quand on sait exprimer sa fragilité, la personne en face exprime aussi la sienne. Il y a une ouverture des cœurs.
Je me demande toujours si j’aurais pu avoir accès à ces ressources en moi sans cet accident, sans cette fragilité importante et durable. Je ne le sais pas ; c’est possible, mais je ne l’ai pas connu. Pour moi, le chemin est passé par la fragilisation. Je le prends aujourd’hui comme un cadeau.
J’avais une part de responsabilité dans cet accident. J’avais une histoire, j’étais sur un chemin, j’étais en séparation de couple, en rupture avec une partie de mon entourage, à bout. Je me retrouvais dans cette vie de travail où j’étais reconnue. La responsabilité était partagée. A mon retour, l’entreprise m’a accompagnée. Elle ne peut pas être accusée de tous les maux. Je voudrais dire merci aux personnes qui m’ont accompagnée dans l’entreprise.
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